Encyclopédie vivante · Mythes et archétypes
Une souris verte — Et si cette comptine ne parlait pas vraiment d’une souris ?
Une lecture symbolique de la célèbre comptine : la souris, les mystérieux messieurs et la transformation en escargot interrogent notre rapport à l’autorité, au mental et au vivant.

Il existe des choses que nous répétons tellement longtemps que nous finissons par ne plus les entendre. « Une souris verte » en fait partie. Nous l’avons chantée enfants, nous l’avons transmise à nos propres enfants et presque personne ne s’arrête réellement sur ce qu’elle raconte. Pourtant, retirons simplement la mélodie joyeuse : un animal d’une couleur impossible court dans l’herbe, quelqu’un l’attrape par la queue, la présente à des « messieurs », ceux-ci ordonnent de la plonger dans l’huile et dans l’eau pour la transformer en escargot « tout chaud ». Puis la souris est placée dans différents endroits, se plaint de la chaleur, de l’obscurité et, dans certaines variantes, finit tranquillement dans une main. Nous sommes très loin d’une petite histoire zoologique cohérente.
L’origine exacte de cette comptine reste incertaine et elle existe sous différentes variantes. L’explication devenue populaire selon laquelle la souris représenterait un soldat vendéen capturé et torturé pendant les guerres de Vendée peut sembler expliquer l’huile, l’eau et les mystérieux « messieurs », mais elle ne constitue pas une origine historiquement démontrée. Et c’est justement là que cette comptine devient beaucoup plus intéressante : plutôt que de chercher absolument un événement unique caché derrière elle, regardons ce que raconte sa structure symbolique.
La souris est d’abord VERTE. Une souris réelle ne l’est évidemment pas. Dès la première phrase, nous quittons donc le monde littéral. Le vert renvoie au vivant, à la végétation, à la croissance, à ce qui est encore en devenir. La souris, petite, rapide, discrète et proche du sol, peut symboliquement représenter cette part instinctive de l’être qui cherche, fuit, explore et survit. Elle « court dans l’herbe » : elle est encore libre, mouvante, dans le vivant. Puis intervient le « je » : « Je l’attrape par la queue. » Quelque chose qui circulait librement est saisi. Tant qu’une peur, une pulsion, une mémoire ou un schéma demeure inconscient, il court dans l’herbe. Il agit et échappe au regard. Puis vient l’instant où nous l’attrapons.
Et aussitôt : « Je la montre à ces messieurs. » Qui sont-ils ? La chanson ne le dit jamais. Ils n’ont ni nom, ni visage, ni fonction, mais leur autorité est immédiatement reconnue. On leur présente ce qui a été capturé et ce sont eux qui décident de ce qu’il faut en faire. Symboliquement, ces « messieurs » représentent parfaitement l’autorité extérieure : ceux qui savent, ceux qui décident, ceux auxquels nous remettons ce que nous ne comprenons pas encore. Parents, maîtres, prêtres, médecins, institutions, société, systèmes de croyances… Le mécanisme est universel : je rencontre quelque chose d’étrange, je ne sais pas ce que c’est, alors je le présente à une autorité pour qu’elle me dise ce que cela signifie et ce que je dois en faire.
« Trempez-la dans l’huile, trempez-la dans l’eau. » Nous entrons alors dans une transformation par les éléments. L’eau est universellement associée à la dissolution, à l’émotion, à la purification et à la renaissance. L’huile porte depuis très longtemps une dimension rituelle de consécration, d’onction, de protection et de transformation. Cela ne signifie pas qu’un rituel initiatique aurait volontairement été caché dans une chanson pour enfants, mais la structure symbolique est remarquable : quelque chose est capturé, présenté à une autorité, soumis à une transformation et ressort sous une autre forme.
Et quelle forme ? Un escargot. Voilà l’absurdité centrale de la comptine. Une souris ne devient évidemment pas un escargot parce qu’on la plonge dans l’huile et dans l’eau. Mais regardons les deux animaux : la souris court, l’escargot avance lentement ; la souris cherche un refuge, l’escargot transporte sa maison ; la souris est nerveuse et vulnérable, l’escargot avance selon son propre rythme en portant son espace protecteur avec lui. Symboliquement, nous passons donc d’un être rapide et extérieur à son refuge à un être qui porte son centre avec lui. Et il est « tout chaud » : la transformation vient d’avoir lieu.
Puis commence la recherche du lieu juste. Dans différentes variantes, la souris passe notamment par le chapeau et le tiroir. Le chapeau est sur la tête : le mental. Trop chaud. Le tiroir est fermé, caché : ce que nous enfouissons. Trop noir. Nous essayons d’abord de mettre l’expérience dans notre tête, de l’analyser, de la faire entrer dans nos catégories. Cela ne fonctionne pas. Puis nous essayons de l’enfermer, de la cacher, de la repousser dans l’ombre. Cela ne fonctionne pas davantage. Et dans certaines versions arrive cette phrase magnifique : « Je la mets là dans ma main, elle me dit qu’elle est très bien. » La main n’est ni le mental ni l’enfermement. Elle est le contact. Elle tient sans nécessairement emprisonner. Elle ressent, crée, donne et reçoit. Et c’est seulement là que l’étrange petite créature trouve enfin sa place.
C’est peut-être pour cela que les comptines sont beaucoup plus fascinantes qu’elles n’en ont l’air. Elles se transmettent oralement, se transforment, gagnent et perdent des couplets, mais certaines traversent les générations parce qu’elles portent des images suffisamment puissantes pour continuer à vivre dans la mémoire collective. L’enfant, lui, accepte immédiatement qu’une souris soit verte, qu’elle parle et qu’elle devienne escargot. L’adulte demande : « Mais comment est-ce possible ? » L’enfant répond implicitement : « Pourquoi pas ? » Ces histoires ouvrent ainsi un espace où les règles ordinaires peuvent momentanément être suspendues. Elles apprennent quelque chose de fondamental : il existe le monde, et il existe ce que ma conscience peut imaginer à propos du monde. Toute notre puissance créatrice se trouve précisément dans cette capacité à circuler entre les deux sans nécessairement les confondre.
Il existe d’ailleurs une très belle manière de redécouvrir cette comptine : l’interprétation musicale d’Ingrid Courrèges. En quittant la mélodie enfantine habituelle, les mêmes mots prennent soudain une profondeur complètement différente. Les « messieurs », l’huile, l’eau, la transformation, la chaleur… tout ce que nous chantions machinalement devient beaucoup plus étrange lorsqu’on commence réellement à l’écouter. Je vous invite à découvrir son interprétation après avoir lu ce texte et simplement à observer ce qu’elle fait résonner en vous :
Ingrid Courrèges — Une souris verte
Et c’est peut-être finalement cela, le véritable secret d’« Une souris verte ». Une créature libre court dans la nature. Elle est capturée. Elle est présentée à l’autorité. L’autorité décide de sa transformation. Elle change d’état. Puis on cherche où la placer. La tête ne convient pas. L’enfermement ne convient pas. Et finalement, dans certaines variantes, elle se repose dans la main.
C’est presque toute l’histoire humaine condensée dans quelques lignes : rencontrer quelque chose que nous ne comprenons pas, chercher quelqu’un pour nous l’expliquer, essayer de le transformer, vouloir le classer et l’enfermer dans une définition… avant de découvrir parfois qu’il suffisait simplement de l’accueillir.
La conscience commence par courir librement. Le monde l’attrape. L’autorité lui explique ce qu’elle doit devenir. L’expérience la transforme. Le mental essaie de l’enfermer. L’ombre essaie de la cacher. Et elle ne retrouve finalement la paix que lorsqu’elle revient dans la main, dans le contact direct avec le vivant.
Et pendant que les adultes cherchent encore ce que signifie réellement cette fichue souris verte, les enfants, eux, continuent tranquillement de la faire courir dans l’herbe.
Peut-être avaient-ils compris avant nous.
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