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Après les Treize Portes — Les Chroniques d’Élias · Fragments du futur

Fragment 7 sur 7 · Lecture gratuite

Fragment 07 — Le livre qui continuait sans lui

Mis à jour le 21 septembre 2026

Après les Treize Portes — Les Chroniques d’Élias — Le livre qui continuait sans lui
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Lundi 21 septembre 2026

Élias avait découvert quelque chose d’assez vexant au sujet des livres. Ils n’avaient finalement pas tellement besoin de leur auteur.

Pendant des mois, le sien avait dépendu de lui pour absolument tout. Trouver les mots. Les déplacer. Les supprimer. Les remettre. Relire une phrase pour la dix-septième fois en découvrant soudain qu’une virgule compromettait peut-être l’équilibre général de l’œuvre. Vérifier les marges. Le dos. La quatrième de couverture. Les ISBN. Les fichiers. Les versions. L’impression. La page de vente. Les liens.

Puis un jour, le livre était sorti. Et depuis, il faisait des choses sans demander la permission. Il voyageait. Des gens le commandaient. D’autres le recevaient. Certains commençaient à le lire. Quelques-uns envoyaient des messages. Et Élias n’avait absolument aucun moyen de vérifier s’ils commençaient bien au début. Cette dernière pensée l’avait réellement traversé. Il en était moyennement fier. Sora dormait sur le canapé pendant qu’Élias consultait un message reçu le matin.

Je viens de terminer le passage de la septième porte. J’ai dû fermer le livre après. Pas parce que je n’aimais pas. Parce que ça m’a ramenée à quelque chose que j’évitais depuis longtemps.

Élias relut. Il connaissait parfaitement la septième porte. Il savait ce qu’il avait voulu écrire. Il savait même probablement dans quel état il se trouvait lorsqu’il avait corrigé certaines scènes. Mais il ne savait rien de ce que cette femme venait de rencontrer. Et maintenant, la septième porte lui appartenait aussi. C’était peut-être cela qu’il n’avait pas complètement anticipé. Lorsqu’on écrivait un livre, on imaginait vaguement des lecteurs. Une masse abstraite.

Les lecteurs.

Puis le livre sortait et cette masse se transformait en êtres humains. Une femme refermait le livre après une porte. Un homme soulignait une phrase. Quelqu’un lisait dans son lit. Quelqu’un d’autre probablement aux toilettes, perspective qu’Élias avait accepté de ne pas approfondir. Une personne reconnaissait quelque chose. Une autre passait dessus sans s’arrêter. Son texte n’était plus un texte. Il devenait des centaines de lectures différentes. Ana entra dans la pièce avec son téléphone.

— Regarde.

Elle lui montra une photo. Un exemplaire du livre posé sur une table. À côté, une tasse.

— Qui t’a envoyé ça ?

— Une personne que j’accompagne.

Élias prit le téléphone. Le livre avait l’air parfaitement à sa place. C’était cela qui était étrange. Chez eux, il restait encore légèrement exceptionnel. Son exemplaire se trouvait sur une étagère mais son regard continuait parfois à le repérer comme si une partie de lui disait :

C’est quand même toi qui as écrit ça.

Sur cette photo, il était simplement un livre parmi les choses de quelqu’un d’autre. Une tasse. Des lunettes. Un carnet. Son livre.

— Ça te fait quoi ? demanda Ana.

— Je ne sais pas.

Elle récupéra son téléphone.

— Bonne réponse.

— Ça devient fréquent.

— C’est inquiétant.

Élias sourit. Puis son regard revint vers l’écran. Depuis quelques jours, quelque chose d’autre se produisait également. Le livre avait terminé son travail de naissance. Mais Élias, lui, n’avait pas terminé de vivre. Ce détail avait posé un problème assez intéressant. Pendant l’écriture, il avait passé des mois avec un homme fictif qui portait son propre prénom intérieur beaucoup plus qu’il ne voulait parfois l’admettre. Il avait mis dans Élias des questions, des mécanismes, des absurdités, des blessures, des réponses qu’il connaissait et d’autres qu’il découvrait en les écrivant. Puis il avait écrit la fin.

Théoriquement, c’était terminé. Élias avait traversé les Treize Portes. On pouvait fermer le livre. Belle formule. Problème :

le lendemain matin, Élias s’était réveillé. Il avait eu faim. Un message l’avait agacé. Sora avait renversé quelque chose. Ana lui avait parlé d’un projet. Une personne lui avait posé une question à laquelle il n’avait pas su répondre. Et les Treize Portes avaient continué de fonctionner comme si personne ne leur avait annoncé que le manuscrit était terminé. Alors les Chroniques étaient apparues. Pas vraiment comme une suite prévue. Plutôt comme une constatation. Le livre racontait comment Élias avait appris à reconnaître certaines portes.

Les Chroniques raconteraient ce qui arrivait lorsque la vie recommençait à les ouvrir. Parce qu’elle les rouvrait. Tout le temps. Sous des formes beaucoup moins élégantes. Un commentaire. Un rendez-vous. Un problème de site. Un désaccord. Une personne qui ne répondait pas. Un projet qui fonctionnait. Un projet qui ne fonctionnait pas. Une facture. Une fatigue. Une idée extraordinaire qui paraissait légèrement moins extraordinaire après le déjeuner. Élias découvrait ainsi quelque chose que les livres de transformation mentionnaient rarement :

après une grande prise de conscience, il fallait quand même vider le lave-vaisselle. Ana passa devant lui.

— Qu’est-ce que tu écris ?

— Rien pour l’instant.

— Tu regardes l’écran depuis longtemps.

— Je réfléchis aux Chroniques.

Elle s’arrêta.

— À quoi ?

— À ce qu’elles sont devenues.

— Elles sont devenues quelque chose ?

— J’essaie précisément de comprendre.

Ana s’appuya contre le dossier d’une chaise.

— Au début, tu voulais écrire une chronique presque chaque jour.

— Oui.

— Puis tu as arrêté.

— Oui.

— Pourquoi ?

Élias réfléchit.

— Parce que ça commençait à ressembler à une mécanique.

— Pourtant tu adores les mécaniques.

— Seulement quand elles fonctionnent comme je veux.

Ana sourit. Élias continua :

— Je voulais que chaque journée devienne une histoire. Mais une histoire n’arrive pas parce qu’on a décidé qu’il était dix-neuf heures et qu’il faut publier quelque chose.

— Alors tu écris quand il se passe quelque chose.

— Oui.

Puis il se reprit.

— Enfin, quand je comprends qu’il s’est passé quelque chose.

Ana hocha la tête.

— C’est différent.

— Beaucoup.

Car une journée pouvait paraître vide et révéler son importance plusieurs jours plus tard. Un détail. Une phrase. Un silence. Une décision minuscule. Élias commençait à comprendre que les Chroniques n’étaient pas le journal de ce qui lui arrivait. Elles racontaient plutôt le moment où quelque chose d’ordinaire cessait soudain de l’être. Il ouvrit la page de la Bibliothèque. Les épisodes apparaissaient les uns après les autres.

Résonance.

Le mot qu’il avait interdit.

La pièce qui n’était pas à lui.

La phrase qu’il ne pouvait pas écrire pour elle.

Le livre qui ne lui appartenait déjà plus.

Le livre qui avait fini par peser quelque chose.

Des titres étranges lorsqu’on les regardait ensemble. On aurait dit la table des matières d’une existence dont quelqu’un aurait volontairement retiré les explications. Élias aimait bien. Il ouvrit la chronique consacrée à la pièce d’Ana et la relut rapidement.

— Tu sais que tu es devenue un personnage récurrent ? demanda-t-il.

Ana leva les yeux.

— J’espère que je touche des droits.

— Nous pouvons négocier.

— Je veux un droit de veto.

— Impossible.

— Alors je porterai plainte contre l’auteur.

— C’est compliqué.

— Pourquoi ?

Élias réfléchit.

— Je ne sais plus très bien lequel est responsable.

Ana le regarda. Puis sourit.

— Là, ça devient inquiétant.

Elle repartit. Élias resta devant l’écran. La plaisanterie contenait pourtant quelque chose. Au début, les frontières étaient simples. Il y avait Stéphane, quelque part de l’autre côté. Il y avait Élias dans le livre. Il y avait Unis-Vers-Cité dans le monde réel. Et l’École dans la fiction. Il y avait les transmissions réellement publiées. Et celles qu’Élias semblait écrire dans son carnet. Puis les choses avaient commencé à se contaminer. Une idée apparaissait dans sa vie et finissait dans une Chronique. Un projet naissait dans l’Unis-Vers-Cité et se retrouvait quelques jours plus tard dans l’existence d’Élias.

Une conversation réelle devenait fiction. Une scène inventée faisait ensuite naître une véritable idée. Et parfois Élias ne savait plus très bien de quel côté du quatrième mur quelque chose avait commencé. Cette confusion ne l’inquiétait pas. Elle l’amusait. Après tout, peut-être qu’un univers vivant commençait précisément au moment où son créateur n’en contrôlait plus parfaitement les frontières. Son téléphone vibra. Nora.

Tu as cinq minutes ?

Élias répondit :

Oui.

Elle appela immédiatement.

— J’ai une question.

— Je t’écoute.

— Ton livre.

— Oui.

— Dans le livre, Nora est inspirée de moi ?

Élias resta silencieux.

— Pourquoi tu demandes ça ?

— Parce qu’on vient de me dire que certaines réponses lui ressemblent.

— À qui ?

— Ça n’a aucune importance.

— Évidemment que si.

— Donc ?

Élias sourit.

— Nora n’est pas toi.

— Très bien.

Puis :

— Mais ?

Il soupira.

— Mais forcément, certaines choses viennent de personnes que je connais, de conversations, de manières de parler…

— Donc elle est moi.

— Non.

— Une version améliorée ?

— Certainement pas.

— Dégradée ?

— Nora.

— Je demande.

Élias rit.

— C’est un personnage.

— Qui dit des choses que j’aurais pu dire.

— Parfois.

— Qui te rappelle régulièrement que tu compliques ce qui pourrait être simple.

— Beaucoup de personnes pourraient remplir cette fonction.

— Mais tu n’en connais pas beaucoup qui acceptent de la faire gratuitement.

Il ne put pas contester. Nora continua :

— Ça fait bizarre.

Le ton avait légèrement changé.

— Quoi ?

— De reconnaître quelque chose de soi dans quelqu’un qui n’existe pas.

La phrase arrêta Élias. Il regarda le livre sur l’étagère.

— Oui, dit-il.

— Tu comprends ?

— Je crois.

— Et toi, ça ne te fait pas bizarre ?

Élias sourit.

— Nora, j’ai littéralement créé un homme qui vit des choses inspirées de ma vie et qui écrit ensuite des textes qui se retrouvent sur mon propre site.

Silence.

— Vu comme ça, répondit-elle, tu as peut-être dépassé le stade où « bizarre » est un critère utile.

— Merci.

— Je suis là pour ça.

Ils parlèrent encore quelques minutes. Puis raccrochèrent. Élias resta immobile.

Reconnaître quelque chose de soi dans quelqu’un qui n’existe pas.

C’était peut-être exactement ce que faisait un roman. Et peut-être aussi ce que les Chroniques pouvaient devenir. Pas seulement la continuation d’une histoire. Un miroir légèrement déplacé. Assez proche pour reconnaître quelque chose. Assez différent pour pouvoir le regarder. Il pensa alors aux personnes qui avaient acheté le livre sans connaître tout l’univers autour. Certaines termineraient probablement les Treize Portes et découvriraient ensuite qu’Élias n’avait jamais réellement cessé d’exister. Qu’il continuait. Dans la Bibliothèque. Un épisode après l’autre. Pas tous les jours.

Pas selon un calendrier artificiel. Quand la vie le demandait. Élias trouva l’idée étrangement belle. Un livre possédait une dernière page. Une vie, beaucoup moins. Sora se réveilla. Descendit du canapé. Vint s’asseoir devant lui. Miaula. Élias regarda l’heure.

— Tu vois, voilà exactement le problème.

Sora miaula de nouveau.

— J’essaie d’avoir une réflexion littéraire importante sur la frontière entre fiction et réalité.

Troisième miaulement. Élias se leva.

— Et toi tu considères que la réalité commence par les croquettes.

Il remplit la gamelle. Sora se mit à manger immédiatement. Élias resta debout dans la cuisine. Cette scène n’aurait jamais trouvé sa place dans le premier livre. Pas assez importante. Aucune porte spectaculaire. Aucun basculement. Un homme nourrissait simplement son chat. Et pourtant les Chroniques existaient précisément pour cela. Pour raconter ce qui venait après les grands passages. La manière dont les questions continuaient d’exister au milieu des courses, des messages, des projets, du travail, des repas, des problèmes techniques et des gamelles à remplir.

Peut-être même que c’était là que les Treize Portes devenaient vraiment intéressantes. Pas lorsqu’on les franchissait. Lorsqu’on découvrait qu’elles avaient suivi. Le soir approchait. Élias retourna au bureau. Il ouvrit la page des Chroniques. Puis la page publique du livre. Le contraste le frappa. D’un côté :

Tu n’es pas perdu, tu es en train de te rappeler pourquoi tu es venu.

Une œuvre complète. Un livre que quelqu’un pouvait acheter, lire puis refermer. De l’autre :

Après les Treize Portes — Les Chroniques d’Élias.

Un récit sans fin annoncée. Il pensa aux lecteurs qui ne connaissaient pas encore cette deuxième partie. À ceux qui croyaient peut-être qu’Élias s’était arrêté à la dernière page. Alors une idée lui vint. Pourquoi ne pas laisser une porte ouverte ? Pas toutes. Une. Une seule Chronique accessible à tout le monde. Pas un résumé. Pas une présentation commerciale. Une véritable histoire. Quelqu’un pourrait entrer. Lire. Rencontrer Ana. Nora. Sora. Découvrir que le livre avait continué de respirer après sa dernière page. Puis décider. Continuer ou non. Exactement comme avec toutes les portes importantes.

Ana revint dans la pièce.

— Tu fais quoi maintenant ?

Élias sourit.

— Je crois que je vais laisser sortir une Chronique de la Bibliothèque.

— Elle a fait quelque chose ?

— Très drôle.

— Pourquoi ?

Il regarda l’écran.

— Parce que si je veux que les gens comprennent ce que sont les Chroniques, le plus simple est peut-être de leur en faire lire une.

Ana hocha la tête.

— Ça paraît presque trop simple pour toi.

— Je sais. Je traverse une période difficile.

Elle regarda le titre qu’il venait d’écrire.

— Ce sera laquelle ?

Élias hésita. Puis comprit.

— Celle-ci.

Ana fronça légèrement les sourcils.

— Celle que tu es en train d’écrire ?

— Oui.

— Donc dans la Chronique, tu racontes que tu vas publier gratuitement la Chronique que la personne est précisément en train de lire ?

Élias sourit.

— Voilà.

Ana resta silencieuse.

— C’est insupportable.

— Je trouve ça plutôt élégant.

— Bien sûr.

Elle quitta la pièce. Puis revint une seconde plus tard.

— Et après ?

— Après quoi ?

— Après cette Chronique.

Élias regarda les épisodes déjà publiés. Puis la Bibliothèque. Puis le livre sur l’étagère. Il pensa à quelque chose qu’il avait probablement compris plusieurs fois sous des formes différentes. Une porte n’avait jamais pour fonction de retenir quelqu’un devant elle. Elle montrait simplement qu’un passage existait.

— Après, répondit-il, chacun choisira s’il veut entrer.

Ana hocha la tête. Cette fois, elle ne répondit rien. Élias se retrouva seul. Il regarda la page blanche. Puis commença à écrire. Pas une publicité. Pas une invitation. Une journée. La sienne. Ou peut-être celle d’Élias. Il ne savait plus exactement. Et, pour une fois, il décida que ce n’était pas un problème. Car quelque part, de l’autre côté de l’écran, quelqu’un était peut-être précisément en train de lire ces lignes sans avoir jamais ouvert une seule Chronique auparavant. Cette pensée le fit sourire. Alors Élias écrivit encore quelques mots. Et juste avant de refermer son carnet, il nota :

Le livre avait trouvé ses lecteurs. Maintenant, il était temps de leur montrer que l’histoire n’avait jamais vraiment cessé.


Vous venez de lire exceptionnellement une Chronique d’Élias en accès libre.

Après les Treize Portes, l’histoire continue dans la Bibliothèque Premium de l’Unis-Vers-Cité. Élias, Ana, Nora, Sora et les autres poursuivent leur chemin au fil de nouvelles scènes, de nouveaux fragments de vie et parfois de ce qui se passe de l’autre côté du quatrième mur.

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