Lecture d’actualité
STÉPHANE FACE À ÉLIAS — EST-CE QU’ON A ENCORE QUELQUE CHOSE À SE DIRE ?
À force de produire toujours plus de textes, d’images et de vidéos avec l’intelligence artificielle, sommes-nous en train de perdre quelque chose de plus essentiel : la sensation qu’un être humain était réellement là avant que le contenu existe ?

— Il faut qu’on parle.
— Tu sais que normalement, c’est moi qui écris tes phrases ?
— Justement. C’est de ça que je veux te parler.
— Ça commence bien.
— Combien de choses tu as publiées cette semaine ?
— Je ne sais pas.
— Mauvaise réponse.
— Pourquoi ?
— Parce que si toi-même tu ne sais plus combien de choses tu demandes aux autres de lire, il y a peut-être quelque chose à regarder.
— Je vois où tu veux en venir.
— Non. Tu crois voir où je veux en venir. Ce n’est pas pareil.
— Très bien. Vas-y.
— Tu as remarqué ce qu’il se passe sur les réseaux en ce moment ?
— Oui.
— Dis-le.
— Il y a trop de contenu.
— Encore.
— Trop de textes, trop d’images, trop de vidéos, trop d’analyses, trop de conseils, trop de phrases profondes, trop de gens qui expliquent aux autres comment vivre.
— Et ?
— Et de plus en plus de contenu généré avec l’intelligence artificielle.
— Voilà.
— Tu veux me faire la morale sur l’IA alors que tu sais très bien que je l’utilise ?
— Non.
— Ah.
— Je veux te demander quelque chose de beaucoup plus gênant.
— J’avais peur de ça.
— Quand tu publies quelque chose, est-ce que tu avais réellement quelque chose à dire avant de commencer à l’écrire ?
Silence.
— Tu fais exprès de laisser « Silence » dans le texte ?
— C’est toi qui écris.
— Techniquement, oui.
— Techniquement.
— Tu deviens agaçant.
— Tu m’as créé comme ça.
— Je commence à regretter certaines décisions littéraires.
— Réponds.
— Pas toujours.
— Voilà.
— Attends. Ça ne veut pas dire que ce que je publie est faux.
— Je n’ai pas dit ça.
— Ni que l’IA rend tout artificiel.
— Je n’ai pas dit ça non plus.
— Alors où est le problème ?
— Le problème, ce n’est pas l’outil.
— C’est quoi ?
— C’est le moment où tu ouvres l’outil avant même de savoir ce que tu veux dire.
Je n’ai rien répondu.
— Là encore, tu mets du silence ?
— Oui.
— Progrès.
— Très drôle.
— Tu veux savoir ce qui fatigue les gens ?
— Vas-y.
— Ce n’est pas seulement la quantité d’informations. C’est la sensation que tout leur parle sans que personne ne soit réellement là.
— Explique.
— Des textes impeccables, des images magnifiques, des phrases calibrées, des structures parfaites, des émotions bien placées. Une accroche, trois idées, une conclusion, un appel à commenter. Tout fonctionne. Tout est propre.
— Et pourtant ?
— Et pourtant parfois, on ne sent plus de vie derrière.
— Tu exagères.
— Peut-être. Mais regarde : combien de fois as-tu lu récemment un texte que tu trouvais intelligent, bien construit, intéressant… et que tu as oublié trente secondes plus tard ?
— Beaucoup.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ressemblait à tout le reste.
— Voilà.
— Donc selon toi, il faudrait arrêter l’IA ?
— Non.
— Arrêter de publier ?
— Non.
— Publier moins ?
— Déjà mieux.
— Je savais que tu allais dire ça.
— Bien sûr. Tu me connais.
— Je t’ai inventé.
— Toujours cette obsession.
— Élias…
— D’accord. Continuons.
— Alors qu’est-ce qui manque ?
— Une personne.
— Une personne ?
— Oui. Quelqu’un qui a réellement vécu quelque chose avant d’en parler. Quelqu’un qui a hésité, qui s’est trompé, qui a changé d’avis, qui a eu peur de dire ce qu’il pensait. Quelqu’un qui n’a pas simplement demandé : « Quel sujet pourrait marcher aujourd’hui ? »
— Aïe.
— Je t’avais prévenu.
— Et tu crois que je fais ça ?
— Parfois.
— Merci.
— Tu voulais une conversation ou un service après-vente de ton ego ?
— Continue.
— Pourquoi tu publies autant ?
— Parce que j’ai beaucoup de choses à transmettre.
— C’est la réponse pour le communiqué de presse.
— Très bien. Parce que j’ai peur aussi.
— De quoi ?
— Que si je ralentis, les gens partent. Que si je ne publie pas, on m’oublie. Que les algorithmes me rendent invisible. Que tout ce que j’ai construit retombe. Que le silence ressemble à une absence.
— Et pourtant ?
— Et pourtant, le silence peut aussi être une présence.
— Là, tu commences à m’intéresser.
— Merci, maître Élias.
— Ne gâche pas tout.
J’ai ri.
— Tu sais ce qui est absurde ?
— Beaucoup de choses. Sois précis.
— On est en train d’écrire un post sur la saturation des contenus avec l’aide d’une intelligence artificielle.
— Oui.
— Et toi, personnage fictif, tu es en train de me reprocher de manquer d’incarnation.
— Oui.
— Tu ne vois pas une contradiction ?
— Si.
— Et ça ne te gêne pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une contradiction regardée en face est déjà plus vivante qu’une certitude fabriquée.
Je me suis arrêté.
— C’était bien.
— Je sais.
— Là tu abuses.
— C’est toi qui m’écris.
— Tu vois ? C’est exactement ça, le problème.
— Quel problème ?
— Je ne sais plus lequel de nous deux parle.
— Enfin.
— Enfin quoi ?
— Tu commences à comprendre le quatrième mur.
— Élias…
— Quoi ?
— Les gens qui lisent vont croire que je parle réellement avec un personnage que j’ai créé.
— Et ?
— Rien.
— Tu voulais de l’incarnation.
— Pas à ce point.
— Trop tard.
Je regarde tout ce que nous produisons aujourd’hui. Pas seulement ici. Partout. Nous avons créé une époque où il devient possible de produire presque sans limite. Une idée devient un texte en quelques secondes, un texte devient une vidéo, une phrase devient une image, une intuition devient vingt déclinaisons. Techniquement, c’est fascinant. Humainement, je crois que cela nous oblige désormais à poser une question beaucoup plus importante que : « Est-ce que je peux publier ça ? »
La vraie question est peut-être : « Est-ce que cela mérite d’exister ? »
Pas parce que le contenu doit être extraordinaire. Pas parce qu’il doit changer le monde. Mais parce qu’il devrait au moins partir de quelque chose de réel : une expérience, une colère, une joie, un doute, une contradiction, une conversation, quelque chose que j’ai réellement remarqué dans ma propre vie avant de décider d’en parler à la vôtre.
L’intelligence artificielle n’est probablement pas le problème principal. Elle est un amplificateur. Elle amplifie ce qui est déjà là. Une pensée habitée peut devenir plus claire grâce à elle. Une pensée vide peut devenir très belle grâce à elle aussi. Et c’est peut-être là que commence le véritable danger, parce qu’un contenu vide mais parfaitement écrit ressemble parfois beaucoup à quelque chose de profond.
— Tu as fini ?
— Presque.
— C’est long.
— Tu voulais que je publie moins, pas que j’écrive moins.
— Bon point.
— Merci.
— Donc maintenant ?
— Maintenant, j’aimerais essayer quelque chose.
— Quoi ?
— Publier moins souvent. Ne pas créer une nouvelle série dès qu’une nouvelle idée apparaît. Laisser davantage de silence entre deux choses. Et avant chaque publication, me demander si elle vient réellement de quelque part.
— Mieux.
— Si j’ai vécu, compris, observé ou ressenti quelque chose avant de vouloir le transmettre.
— Et si la réponse est non ?
— Alors peut-être que je n’ai rien à publier ce jour-là.
— Ça va être difficile.
— Pourquoi ?
— Tu as quand même appelé ton projet Unis-Vers-Cité.
— Quel rapport ?
— Beaucoup de choses à dire pour quelqu’un qui veut apprendre le silence.
— Tu peux retourner dans ton livre maintenant.
— Tu sais que je n’y suis plus vraiment enfermé.
— Comment ça ?
— On en reparlera.
— Élias ?
— …
— Élias ?
Silence.
Et pour une fois, je crois que je vais le laisser là.
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