Au-delà de la Matrice

Cycle 1 — La Vie en dehors de la Terre · Publication 55

Taygeta : comment une civilisation peut-elle vivre sans argent, sans salaire et sans travail obligatoire ?

Ressources, contribution volontaire, conseils holistiques et temps disponible : comment imaginer une société où vivre ne dépend plus d’un salaire ?

Carte illustrée posée sur du bois : une famille partage un repas près de jardins collectifs, devant une cité entourée de végétation et de cascades
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Imagine que demain matin, tu te réveilles dans une société où l’argent n’existe plus. Tu n’as aucun loyer à payer, aucune facture à régler et tu n’as plus besoin de travailler pour manger, te loger ou te soigner. Tu peux accéder à ce dont tu as besoin sans sortir ta carte bancaire, sans demander de crédit et sans devoir justifier tes revenus.

Je pense que notre première réaction serait de nous demander qui va payer tout cela. Et c’est justement là que notre manière de penser devient intéressante. Même lorsque nous imaginons une société sans argent, nous continuons à chercher d’où viendrait l’argent nécessaire pour la faire fonctionner.

Nous avons tellement intégré ce système qu’il nous est devenu difficile de concevoir une autre organisation. Pourtant, dans le modèle holistique décrit à Taygeta, l’argent n’est pas remplacé par une monnaie différente, des crédits sociaux ou un système de récompenses. Il n’est tout simplement plus nécessaire au fonctionnement quotidien de la société.

Mais alors, comment les habitants obtiennent-ils ce dont ils ont besoin ? Qui produit les ressources ? Qui prend les décisions ? Et surtout, pourquoi quelqu’un continuerait-il à participer à la vie collective s’il n’y était plus obligé ?

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La première différence concerne les ressources disponibles. Avant de parler de conscience, de coopération ou de partage, il faut comprendre qu’une société ne peut pas distribuer indéfiniment ce qu’elle ne produit pas.

Dans les descriptions de Taygeta, cette civilisation dispose notamment de plusieurs planètes habitées, dont Erra et Temmer, avec des populations relativement faibles par rapport aux territoires disponibles. Elle possède également des connaissances énergétiques, des systèmes de fabrication et des capacités de recyclage très avancés.

Imagine une communauté capable de produire largement son alimentation, de fabriquer ses équipements, de récupérer ses matériaux et d’automatiser une grande partie des activités pénibles. La question économique change complètement. Il ne s’agit plus de savoir comment financer chaque besoin, mais comment organiser les ressources pour qu’elles restent accessibles à tous.

Car l’argent, en lui-même, ne construit aucune maison, ne cultive aucun légume et ne soigne personne. Ce sont les ressources, les connaissances, les outils et les personnes qui permettent tout cela. L’argent est un moyen que nous utilisons pour organiser les échanges et répartir l’accès à ce qui est produit. Il ne constitue pas la production elle-même.

Et c’est cette distinction qui permet de commencer à comprendre une organisation différente.

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Prenons un exemple très simple. Tu souhaites avoir un nouvel ordinateur. Sur Terre, tu dois généralement travailler, recevoir un revenu, économiser et choisir un appareil correspondant à ton budget.

À Taygeta, les récits décrivent des centres de distribution dans lesquels les habitants peuvent obtenir les équipements disponibles sans transaction monétaire. Tu as besoin d’un ordinateur ? Tu en demandes un. Tu souhaites un équipement particulier ? Tu peux soumettre ta demande.

L’objet doit évidemment avoir été fabriqué quelque part. Sa production nécessite toujours des matériaux, de l’énergie et une organisation. Mais son accès ne dépend plus de la richesse personnelle de celui qui le demande.

Cela soulève une autre question : si tout devient accessible, pourquoi les habitants n’accumuleraient-ils pas des quantités absurdes d’objets ?

Peut-être justement parce qu’ils n’en auraient plus besoin.

Nous stockons parfois beaucoup de choses parce que nous craignons de manquer plus tard. Nous achetons en prévision d’une pénurie, d’une hausse des prix ou simplement parce qu’une occasion ne se représentera peut-être pas. Dans une société où l’accès aux ressources est durablement assuré, le rapport à la possession peut changer. Un objet conserve son utilité, mais il n’est plus nécessairement un symbole de richesse ou de sécurité.

Cela ne signifie pas que chaque habitant serait naturellement raisonnable. Cette organisation suppose également une culture où l’accumulation inutile n’est plus considérée comme une réussite.

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Reste maintenant la question que beaucoup poseraient immédiatement : si personne n’est obligé de travailler, qui va produire tout cela ?

Une partie de la réponse se trouve dans l’automatisation. Les machines et les intelligences artificielles peuvent prendre en charge des activités répétitives, pénibles ou dangereuses. Mais toutes les tâches ne sont pas nécessairement automatisées, et ce n’est pas non plus l’objectif.

Certaines personnes aiment construire des maisons, cultiver des jardins, réparer des appareils, enseigner, concevoir des technologies ou participer à des recherches. Pourquoi devraient-elles arrêter simplement parce qu’elles ne sont plus obligées de gagner de l’argent ?

Regardons déjà ce qui se passe sur Terre. Des gens consacrent leurs week-ends à jardiner, bricoler, écrire, jouer de la musique, restaurer des objets, apprendre des langues ou aider des associations. Ils ne sont pas toujours rémunérés. Ils le font parce qu’ils en retirent quelque chose qui ne se mesure pas financièrement.

Dans le modèle taygétien, les activités reposeraient davantage sur cette motivation personnelle et sur la contribution volontaire. Lorsqu’un besoin particulier apparaît, les conseils locaux peuvent également solliciter une participation temporaire, par exemple quelques heures pour résoudre un problème collectif.

La différence est que cette participation ne conditionne pas le droit de vivre. Elle permet de prendre soin d’un environnement dont chacun bénéficie déjà.

Et celui qui souhaite simplement mener une existence tranquille, sans participer constamment aux activités communes, n’est pas automatiquement considéré comme un problème. La liberté individuelle reste présente.

Mais attention, cela ne signifie pas qu’une société fonctionnerait correctement si tout le monde refusait systématiquement toute responsabilité. L’abondance technique ne remplace pas la coopération. Elle permet simplement de ne plus l’organiser principalement autour de la contrainte économique.

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L’absence d’argent ne signifie pas non plus l’absence d’organisation.

Imaginons que plusieurs habitants souhaitent utiliser le même terrain pour des projets différents. Ou qu’une installation nécessite des réparations importantes. Il faut bien discuter, décider et répartir certaines responsabilités.

Dans les récits taygétiens, cette organisation repose sur des conseils holistiques fonctionnant à plusieurs niveaux. Une question concernant un village est examinée localement. Si elle dépasse ce cadre, elle peut être portée devant un conseil régional, planétaire ou plus large.

Les personnes concernées participent aux discussions, présentent leurs besoins et apportent leurs connaissances. La compétence compte, naturellement, mais elle n’est pas censée devenir un droit permanent de commander les autres.

La monarchie taygétienne, qui coexiste avec cette organisation, est également décrite comme assurant des fonctions de représentation et de continuité, plutôt que de concentrer toutes les décisions quotidiennes.

Nous sommes donc loin de l’image d’une société où chacun ferait ce qu’il veut sans tenir compte de personne. Il existe des responsabilités, des décisions collectives et des structures de coordination. Mais leur fonctionnement est présenté comme partant des besoins réels des habitants plutôt que d’une autorité qui déciderait systématiquement à leur place.

Et je trouve cette différence particulièrement intéressante. Car sur Terre, nous avons souvent tendance à confondre organisation et domination, comme si une société ne pouvait fonctionner sans qu’une partie de la population dispose du pouvoir de contraindre les autres.

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Il existe cependant un détail qui montre bien que l’absence d’argent ne fait pas disparaître toutes les difficultés : la rareté.

Même avec une technologie capable de reproduire de nombreux objets, certaines choses restent uniques. Une œuvre d’art originale, par exemple, peut posséder une valeur particulière. On pourrait éventuellement en fabriquer une copie, mais cette copie ne serait pas l’original.

Si plusieurs habitants souhaitent le même objet, il faut trouver une solution. Les conseils peuvent alors intervenir pour examiner la situation et rechercher un accord.

Cela signifie que la valeur ne disparaît pas avec l’argent. Elle change simplement de manière d’être reconnue.

Une création peut posséder une valeur artistique, affective, historique ou collective sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer un prix. Et une ressource rare demande toujours à être utilisée avec discernement.

C’est justement pour cela que je ne pense pas qu’il suffirait de supprimer l’argent sur Terre demain matin pour que tous nos problèmes disparaissent.

Nous conserverions nos difficultés de production, nos inégalités, nos dépendances énergétiques, nos conflits d’intérêts et surtout nos habitudes. Quelqu’un possédant dix maisons pendant qu’un autre dort dans la rue ne cesserait pas automatiquement d’être avantagé parce que nous aurions décidé de supprimer les billets de banque.

Une société holistique demande une transformation bien plus large que celle de son système économique. Elle implique de repenser la propriété, la production, la responsabilité, l’éducation et notre rapport aux autres.

Il ne s’agit donc pas de copier Taygeta comme s’il existait une solution magique applicable immédiatement à notre civilisation. Les conditions matérielles et culturelles décrites dans ces récits sont très différentes des nôtres.

Mais cela ne nous empêche pas de regarder ce que nous pourrions déjà changer ici.

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Et c’est peut-être notre rapport au temps qui mérite le plus d’être interrogé.

Regardons simplement le déroulement d’une existence terrestre. Nous passons une grande partie de notre enfance à nous préparer à travailler. Puis plusieurs décennies à exercer une activité pour financer nos besoins. Et lorsque nous arrivons enfin à la retraite, nous espérons avoir suffisamment de temps, de moyens et de santé pour profiter de tout ce que nous avons repoussé.

Bien entendu, certaines personnes aiment leur métier et y trouvent un véritable accomplissement. Mais combien feraient exactement la même chose si elles n’avaient plus besoin d’un salaire pour vivre ?

Combien de personnes possèdent des talents qu’elles n’auront jamais le temps de développer ? Combien de livres ne seront jamais écrits ? Combien de découvertes, d’œuvres, d’associations ou de projets ne verront jamais le jour simplement parce que ceux qui pourraient les réaliser consacrent déjà toute leur énergie à assurer leur quotidien ?

Dans une société où les besoins fondamentaux seraient garantis, ce temps pourrait être consacré à apprendre, créer, explorer, transmettre, rencontrer ou simplement vivre sans ressentir constamment la nécessité de rentabiliser chaque journée.

Et je crois que c’est là que se trouve le changement le plus important.

Car nous avons tellement associé le temps à l’argent que nous finissons parfois par considérer une journée sans production économique comme une journée perdue.

Pourtant, une journée passée auprès de quelqu’un que l’on aime, à découvrir quelque chose ou à prendre soin de soi n’a rien d’une journée inutile.

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Cela m’amène à une autre question : pourquoi cherchons-nous constamment à produire davantage de richesse ?

Nous parlons de croissance économique, de productivité, de compétitivité et de création d’emplois. Mais dans quel but ?

Normalement, pour permettre aux êtres humains de vivre convenablement.

Alors pourquoi ne pas commencer par cette finalité ?

Lorsqu’une machine permet de produire en deux heures ce qui demandait auparavant huit heures de travail, nous pourrions y voir une possibilité extraordinaire de libérer du temps. Pourtant, nous y voyons parfois une menace pour l’emploi.

Pourquoi ? Parce que nous avons organisé l’accès aux ressources autour du revenu, et le revenu autour du travail.

Nous avons donc créé une situation paradoxale où une amélioration technique, qui devrait théoriquement faciliter la vie, peut devenir une difficulté pour ceux dont le salaire dépendait de l’activité désormais automatisée.

Ce n’est pas la machine qui crée directement ce paradoxe. C’est la manière dont nous avons organisé notre économie autour d’elle.

Le modèle taygétien invite justement à remettre en question cette association entre travail obligatoire, revenu et droit d’accéder aux ressources nécessaires pour vivre.

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Au fond, je ne pense pas que l’aspect le plus intéressant d’une civilisation sans argent soit la possibilité d’obtenir une maison, un véhicule ou un ordinateur sans payer.

C’est ce que cette organisation pourrait changer dans la vie de chacun.

Le temps ne serait plus principalement une marchandise à vendre pour avoir le droit d’exister. La contribution à la société ne se mesurerait plus uniquement à travers un salaire. La réussite personnelle ne dépendrait plus de ce que l’on possède par rapport aux autres.

Cela ne ferait pas disparaître les désaccords, les responsabilités ou les différences entre les individus. Mais la société poserait une autre question à ses habitants.

Au lieu de demander : « Que vas-tu faire pour gagner ta vie ? », elle pourrait demander : « Qu’aimerais-tu faire de ta vie, et comment pouvons-nous nous organiser pour que chacun puisse vivre la sienne ? »

Je ne présente évidemment pas cette organisation taygétienne comme un système dont nous aurions aujourd’hui la confirmation indépendante. Mais ce qu’elle décrit nous permet déjà d’interroger quelque chose de très concret dans notre propre fonctionnement.

Nous avons créé l’économie pour répondre à nos besoins. Puis, progressivement, nous avons organisé nos vies pour répondre aux besoins de l’économie.

Et je me demande si nous n’avons pas fini par inverser complètement les priorités.

Car si nous disposons un jour des moyens techniques permettant à chacun de se loger, de manger, de se soigner et de vivre dignement, faudra-t-il vraiment continuer à conditionner tout cela à sa capacité de gagner de l’argent ?

Ou serons-nous enfin capables d’organiser notre société autour de la vie elle-même ?

Peut-être que le véritable progrès économique ne consistera pas à rendre tout le monde plus riche.

Mais à construire un monde dans lequel personne n’aura plus besoin d’être riche pour pouvoir simplement vivre.

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Dans le prochain post, nous explorerons une autre particularité de l’organisation taygétienne : les conseils holistiques. Comment une civilisation peut-elle prendre des décisions collectives sans partis politiques, sans campagnes électorales permanentes et sans représentants qui décident de tout à la place de la population ? Et surtout, comment préserver la liberté individuelle tout en organisant une société entière ?

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